Tout auteur connait le sentiment d’avoir tellement relu son texte que le sens de ses propres phrases lui échappe, qu’il devient aveugle à ses propres mots. L’antidote ? Quelques astuces simples pour ne pas se perdre, maintenir un style d’écriture accessible ou simplifier son propos.
Rentrons dans le vif du sujet en illustrant quelques principes de bonne –ou moins bonne– écriture. Notre premier exemple vient d’un article paru dans le « American Journal of Clinical Nutrition » mais je ne souhaite pointer le doigt ni vers le journal, ni vers les auteurs de l’article. Des exemples comme celui-ci se retrouvent à travers toute la littérature scientifique et n’épargnent presque aucun journal. Au fur et à mesure de votre apprentissage, vous commencerez à identifier les faiblesses et forces de phrases comme celle-ci :
« As a result of fat adaptation, increased intramuscular triacylglycerol levels indicate increased fat synthesis over degradation during the rest periods between exercise bouts. »
En français : « En résultat de l’adaptation au gras, l’augmentation du niveau de triacylglycérol intra-musculaire indique une augmentation de la synthèse sur la dégradation du gras durant le repos entre les périodes d’exercice. »
Vous pouvez apprécier (même sans être éditeur professionnel) que la tournure de cette phrase ne facilite pas sa lecture. En règle générale, si vous-vous demandez ce que l’auteur a (bien) voulu dire, c’est que son texte pourrait être mieux structuré.
En quelques étapes, voici comment simplifier le message en conservant son sens :
1. Utiliser des verbes à la place des noms : les verbes font avancer les phrases; les noms ralentissent le lecteur
La phrase est remplie de noms qui pourraient être des verbes : « adaptation », « augmentation », « synthèse » et « dégradation » deviennent « adapter », « augmenter, « synthétiser » et « dégrader ». L’objectif du verbe est de faire avancer le lecteur dans le texte, il raconte l’histoire de son sujet. Le verbe indique ce que le sujet est ou fait, c’est une structure active. Le nom superpose une description à ce que le sujet est ou fait, c’est une structure passive. Préférez les verbes aux noms, de bons verbes apportent de l’élan à la phrase et facilitent le cheminement dans le texte.
| Adaptation | En résultat de l’adaptation au gras… | adapter |
| Augmentation | l’augmentation du niveau de triacylglycérol… | augmenter |
| Synthèse | …indique une augmentation de la synthèse … | synthétiser |
| Dégradation | Sur la dégradation du gras… | dégrader |
Pour un peu d’inspiration en plus, d’autres exemples de verbes forts :
| Analyser | Nous avons fait une analyse de la situation. | Nous avons analysé la situation. |
| Contredire | Nos résultats sont contraires à ceux de précédentes études. | Nos résultats contredisent les études précédentes. |
| Améliorer | Ce protocole représente une amélioration de la prise en charge. | Ce protocole améliore la prise en charge. |
| Résumer | Le Tableau 1 présente un résumé des données. | Le Tableau 1 résume les données. |
— Astuce : gardez l’œil ouvert pour les noms en -tion —
2. Attribuer les bons sujets à vos nouveaux verbes.
Une fois vos verbes identifiés, l’action de votre phrase est établie. Il s’agit maintenant de comprendre qui en est l’acteur. Entrainez-vous en vous posant les question : Qui adapte? Qui augmente ? Qui synthétise ? Qui dégrade ? Parfois, à cette étape, l’éditeur se rendra compte qu’il ignore quels sont les sujets de ses verbes. Certaines tournures de phrase peuvent cacher des données manquantes : si vous ne parvenez pas à répondre à ces questions, c’est le signe qu’il reste des points à approfondir avant de vous remettre à l’édition.
Pour l’édition de cette phrase, je propose trois sujets potentiels :
- Les sujets de l’expérience
- Le corps des sujets de l’expérience
- Le corps (tout court… en partant du principe qu’on peut appliquer cette expérience à la population générale)
Alors que les premiers sujets sont plutôt spécifiques, le dernier est très général et ne peut être choisi que si l’expérience prouve quelque chose de « tous les corps ». C’est beaucoup en demander à la science! J’ai préféré choisir le sujet 2. Même s’il n’apparait pas tel quel dans la version finale, choisir un bon sujet permet d’améliorer votre compréhension de la phrase durant l’édition. Ici, j’utiliserai le mot « corps » pour inférer « corps des sujets de l’expérience », par simplification. Tant que la phrase garde son sens, je préfère le style le plus simple.
3. Disséquer la phrase pour retenir l’essentiel
Nous avons nos verbes et notre sujet. Le sujet va nous aider à structurer la phrase, mais nous devons encore lui trouver une place. Comme je trouvais le propos de départ peu clair, je l’ai séparé en arguments principaux.
- Il y a une adaptation au gras … donc…
- pendant les périodes de repos, il y a plus de synthèse que de dégradation du gras … et on sait ça parce que …
- il y a plus de graisse intra-musculaire
4. Eliminer le jargon
J’ai choisi de remplacer “triagylcérol intra-musculaire » par « graisse intra-musculaire ». Posez-vous la question honnêtement : est-ce que ce terme est nécessaire ? Sans aucun doute, il apporte un certain niveau de détail, mais s’il existe un mot plus simple préférez celui-ci (même si votre public n’est composé que de spécialistes). Rappelez-vous toujours que le but est que votre message soit compris. Le jargon risque d’obstruer sa valeur scientifique. Allégez votre texte sans soustraire à son sens, autant que faire se peut.
5. Introduire les sujets
- Le corps s’adapte au gras… pas génial, on dira : le cops s’adapte à un régime haut en graisse … donc…
- il synthétise plus de graisse qu’il n’en dégrade durant le repos entre les périodes d’exercice… et on sait ça parce que…
- il augmente le stockage des graisses dans les muscles
J’ai réarrangé l’ordre de la phrase pour qu’elle soit plus facile à lire et ai obtenu :
The body adapted to a high fat intake: it increased fat storage in muscles and, during rest between bouts of exercise, synthesised fat faster than degraded it.
Le corps s’est adapté à un régime haut en graisse : il a augmenté son stockage dans les muscles et, durant le repos entre les périodes d’exercice physique, il a synthétisé la graisse plus rapidement qu’il ne l’a dégradé.
Le message apparait plus simple et plus clair.
D’autres idées pour l’édition de cette phrase ? Envoyez-moi vos exemples et on en discute !